
Le 12 avril 2023, sur les ondes de la radio de Radio-Canada, on a pu entendre un animateur d’émission d’affaires publiques associer le Bitcoin à de la valeur imaginiaire.
Il est vrai que plusieurs médias ont tendance à présenter Bitcoin comme étant un système monétaire abstrait, intangible. Est-ce une impression fondée?
De l’autre côté, plusieurs Youtubers ces jours-ci ne se gênent plus pour affirmer que l’agent américain serait un «FIAT-Ponzi», adossé à… rien. Un discours qui prend de plus en plus d’ampleur dans la cryptosphère, par ailleurs. À tort ou à raison.
Mais qu’en est-il réellement? Bitcoin est-il de l’argent imaginaire sans valeur? Ou est-il une réserve de valeur légitime? Les déchaînés tentent de vous aider à y voir plus clair.
Qu’est-que l’argent ?
Tout d’abord, pour comprendre ce qu’est l’argent au sens de la «monnaie d’échange», attardons-nous à sa fonction.
Selon Wikipedia, la monnaie est censée remplir trois fonctions principales :
- Intermédiaire dans les échanges
- Réserve de valeur
- Unité de compte
L’intermédiaire dans les échange
Dans une monde où le troc est la seule façon de transmettre de la valeur, il peut être fastidieux pour les négociants de tenir registre de «qui» doit «combien» de valeur «à qui».
Prenons l’exemple de Jean qui cultive des patates. Jean ne manque jamais de patates. Cependant, Jean a besoin d’œufs pour nourrir sa famille. Jean n’a pas d’œuf. Mais Louise en a. Sauf que Louise ne veut pas de patates; elle a besoin de blé. Elle ne veut donc pas échanger des œufs contre des patates.
En prenant des pièces d’or comme moyen transitoire d’échange de valeur, ou «monnaie d’échange», chacun peut ainsi acheter ce dont il a besoin, au moment où il en a besoin.
Dans ce contexte, au-delà du troc que Jean et Louise peuvent faire à la hauteur de leur capacité de consommer, les écus d’or leurs permettent de «reporter la valeur dans le dans le temps».
Une patate pour de l’or aujourd’hui; de l’or pour du blé l’an prochain.
Et tout cela n’est rendu possible qu’en présence d’un consensus mutuel à l’effet que l’écu d’or en question serait, effectivement, une réserve de valeur qui pourra permettre à Louise de la convertir en quelque-chose d’autre, plus tard.
La réserve de valeur
Le concept de réserve de valeur repose sur la rareté des unités dans une masse monétaire. Si Jean a une machine magique à créer des écus d’or à volonté, alors Louise aura beaucoup de misère à croire que les écus de Jean valent réellement quelque chose.
Ce qui fait la valeur des patates de Jean, c’est son talent, les ressources, le terrain, la qualité de la terre, l’entretien de la terre, le temps passé à récolter les patates, la qualité des patates au moment de la récolte, la qualité de l’entreposage, etc. On parle ici d’effort, d’expertise, de ressources et de temps. Si Jean «travaille» fort, alors il transforme son temps, ses connaissances et ses ressources primaires en «produit». Et s’il ne travaille pas à produire des patates, alors il n’aura tout simplement pas de produit à vendre.
Même chose pour l’or. Pour extraire de l’or, c’est vachement compliqué. Ça prend beaucoup, mais beaucoup de ressources. Ça prend du temps pour chercher et trouver des gisements. Ça prend une expertise pour l’extraire. Ça prend beaucoup d’énergie. Des produits chimiques, comme du cyanure. Bref… l’or pur à 99,99% est en soi une preuve qu’il y a eu du temps passé à l’extraire; une «preuve de travail». Mais ce qui fait la réelle valeur de l’or, c’est qu’on n’en a pas trouvé beaucoup… En fait, il n’y aurait pas plus que l’équivalent de 2 piscines olympiques en termes de volume d’or extrait, selon cet article.
Si les feuilles d’érables argentés faisaient office de monnaie (comme si l’argent poussait dans les arbres…), alors il y en aurait en surabondance et personne n’y verrait un potentiel de représenter du travail. Parce qu’elles poussent toutes seules et qu’elles nous tombent dans les mains comme par magie, sans effort. Tandis que la capacité de travail de quelqu’un est limitée.
L’unité de compte
Selon Wikipedia, la monnaie est une unité de compte, un moyen standardisé (voire «commun») d’expression de la valeur des flux et des stocks.
Pour pouvoir faire des prévisions de ventes de patates et, donc, des prévisions d’achat potentiel de poules ou autres, ça prend une unité de compte qui relativise les valeurs. C’est la loi de l’offre et de la demande qui détermine si 50 sacs de patates valent 10 poules ou 3… C’est la rareté des poules dans un contexte de grippe aviaire, par exemple, qui déterminerait de combien de poules on parle. Mais, chose certaine, 1 écu d’or vaudra toujours 1 écu d’or… Et si 1 tonne d’or de plus nous tombent du ciel, apportée par une météorite, alors ça prendra plus d’or pour équivaloir à une poule.
Voilà aussi pourquoi le Roi ne doit pas commencer à émettre des écus comportant 50% moins d’or afin d’en produire le double. Car si jamais cette dilution de la valeur de chaque écu venait aux oreilles de Jean et Louise, ils décideraient de ne plus avoir confiance en l’unité de compte proposée… Et, le pire, c’est que même sans que Jean et Louise ne s’aperçoivent du subterfuge, le doublement de la masse monétaire aura de toute façon un effet sur les prix. Un genre de taxe invisible.
Autre élément fondamental de la monnaie : La construction sociale
Le consensus social à l’effet que l’or, les coquillages ou une monnaie fiduciaire (fondée sur la confiance) aient une valeur d’échange tient, d’une part, sur la rareté de l’objet d’échange de valeur; il tient d’autre part du fait que ce bien d’échange conservera sa valeur dans le temps. Mais le plus important pour qu’une monnaie fonctionne, c’est la «croyance» populaire et majoritairement répandue qu’il y aura toujours quelqu’un pour l’accepter, tôt ou tard… Autrement, ça ne marcherait tout simplement pas. Si le peuple n’est pas persuadé que l’écu d’or en question sera encore et toujours aussi utile pour pouvoir acheter du quelque chose l’an prochain, alors… Il risque de ne plus valoir grand-chose aux yeux de ses utilisateurs.
À l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, on pourrait même prétendre qu’un certain «effet de réseau» contribue à la fluctuation du niveau de confiance à l’égard de la construction sociale qu’est la monnaie. Un «Bank Run» (ou retrait éclair des capitaux d’une banque par ses épargnants) qui concorde avec la hausse du prix du Bitcoin est un des multiples exemple de cette volatilité sur la confiance et la perception d’utilité d’une monnaie ou d’un système monétaire, même.
D’ordinaire, c’est le gouvernement, l’État, qui garantit l’utilité d’une devise, ne serait-ce que par l’obligation de régler ses impôts avec celle-ci. Mais avec l’arrivée des cryptomonnaies, ces unités de compte décentralisées, infalsifiables, transparentes, ouvertes, sans frontières, neutres et résistantes à la censure, le consensus d’adoption d’une monnaie ne tient plus que du fait que le Roi en impose l’usage dans son royaume… Il tient de la perception généralisée par une masse critique d’utilisateurs à l’effet que ladite monnaie est effectivement… utile. Plus utile que d’autres, idéalement.
Un code inarrêtable
Lorsqu’on parle de la propriété décentralisée de la cryptomonnaie, par opposition à la monnaie d’une banque centrale, on fait surtout allusion au fait qu’il n’a pas de «point de défaillance unique» (de l’anglais «One Single Point of Failure»). Pour abolir l’argent Canadian Tire, par exemple, un ordre de la cour suffit pour envoyer la police au siège social et faire fermer leur imprimante.
Mais pour stopper Bitcoin ? Il n’y a nulle part où aller faire une descente policière. Parce que celui ou ceux qui ont inventé cette monnaie pair-à-pair (P2P) ont démarré la machine, ont laissé les clés sur le contact, et sont sortis de la machine en s’assurant de bien barrer la porte. Ils y sont embarrés dehors ! La machine Bitcoin n’est donc plus arrêtable.
Car, tant qu’il y aura au moins deux (2) des dizaines de milliers d’ordinateurs dans le monde qui exécuteront l’application Open Source de Bitcoin, la mémoire transactionnelle et la capacité de mouliner les transactions à venir subsisteront. Comme c’est aussi le cas pour Internet, dont l’ancêtre est ARPANET, conçu par la DARPA pour résister aux attaques nucléaires.
Le concept d’argent magique
« L’argent ne pousse pas dans les arbres » est un adage bien connu. Quoique…

Il est souvent promulgué par des gens très pragmatiques. Mais, souvent, ceux et celles qui prétendent cela sont peu au fait de l’histoire de notre monnaie.
Parce que, OUI, l’histoire nous raconte que l’argent est créé magiquement à partir de rien, et depuis 52 ans déjà.
Pour comprendre comment on en est arrivés à avoir aujourd’hui un système monétaire qui n’est plus adossé à une valeur tangible, il faut d’abord prendre connaissance des événements du dernier siècle (éléments extraits de cet article «Histoire de la monnaie» sur Wikipedia) :
- Jusqu’en 1914 – Toutes les monnaies sont définies par rapport à l’or. La monnaie-papier est un substitut à l’or, une représentation.
- De 1914 à 1918 – Première Guerre mondiale. En raison du coût de la guerre, toutes les monnaies européennes sont fortement dévaluées par rapport à l’or.
- 1922 – Accords de Gênes. Un nouvel ordre monétaire (système d’étalon change-or) est mis en place où seuls les États-Unis conservent l’étalon-or classique. Le dollar repose sur l’or, la livre britannique sur le dollar, et les autres monnaies européennes sur la livre britannique.
- 1931 : le Royaume-Uni, forcé d’augmenter sa masse monétaire, doit abandonner le système d’étalon change-or.
- 1934 : le dollar est défini comme 1/35 d’once d’or. C’est-à-dire que 35$ vaut 1 once d’or. Les citoyens américains n’ont pas le droit de posséder de l’or. Amendes et prison obligent.
- 1944 : Accords de Bretton Woods : le système monétaire repose sur le dollar américain, seule monnaie encore ancrée à l’or.
- 1971 : À la suite de la très coûteuse guerre au Vietnam, les États-Unis ne peuvent plus maintenir le prix de l’or à 35 dollars l’once, ni éviter une dévaluation du dollar. Le président Richard Nixon met donc fin à la participation des États-Unis aux Accords de Bretton-Woods et annonce l’abandon de l’étalon-or (le «Gold Standard»).
Et, pour ajouter du piquant à l’histoire, ajoutons ce fait vérifiable :
- 2023 : L’or, qui devait valoir 35$ US / l’once en vaut aujourd’hui 1988,65$ US / l’once. Ce n’est visiblement pas la valeur de l’or qui augmente, mais bien la part de la masse monétaire américaine (en constante dillution) nécessaire à acheter cet once d’or.
C’est donc le 5 août 1971 que le dollar américain s’est détaché de la valeur tangible de l’or; qu’il est devenu de l’argent imaginaire. Tandis que le dollar américain avait le statut de réserve mondiale monétaire, les USA se dotaient de la capacité de pouvoir augmenter ou diminuer à souhait leur masse monétaire; et de se permettre de vivre au-dessus de leurs moyens, surtout. Les américains n’avaient donc pas les moyens de mener une guerre au Vietnam, ni les économies pour passer au travers de la crise du covid-19. Sauf que… pour payer la note, ils ont choisi d’imprimer des billets et, conséquemment, de diminuer le pouvoir d’achat de chaque dollar américain… Ce qui contribue à mener à l’appauvrissement de la classe moyenne et à de nombreuses inégalités et instabilités sociales.
Or, si l’argent américain ne pousse pas dans les arbres, il peut certainement être imprimé à partir de l’air ambiant.
Le pétrodollar, le deal du siècle !
Le 9 juin 1974, les États-Unis de Nixon et l’Arabie Saoudite ont conclu un accord qui a donné naissance au concept du pétrodollar. En substance, l’Arabie Saoudite a accepté de ne vendre son pétrole qu’en devise américaine, forçant ainsi les pays à conserver des réserves de dollars américains pour satisfaire leurs besoins en énergies fossiles. En échange, les USA s’engagaient à prolonger leur protection militaire en l’Arabie Saoudite. L’esprit de cette entente bilatérale fraîchement réitérée avait pris racine en 1945, lors d’une rencontre entre le président Franklin Roosevelt et le roi Abdelaziz Al Saoud à bord du navire militaire USS Quincy (lors du Pacte du Quincy).
On ne peut donc pas se surprendre de l’hégémonie monétaire américaine qu’on observe depuis le milieu du dernier siècle. L’argent américain est LA référence à laquelle est adossée l’ensemble des devises de notre monde. Et 80% de l’économie mondiale repose sur la consommation énergétique du pétrole.
Sauf que… cet immense privilège américain tend à s’étioler. Puisque l’Arabie Saoudite semble vouloir retourner sa chemise.
Récemment, l’Arabie Saoudite a laissé entendre par ses faits et gestes qu’elle ne serait désormais plus aussi fidèle aux États-Unis qu’elle le fut traditionnellement. De fait, en pleine période de sanctions économiques américaines interdisant aux pays alliés des USA de s’approvisionner en pétrole russe, l’Arabie Saoudite a quand même décidé d’acheter du pétrole russe afin de le revendre aux autres pays, dont les États-Unis. Ce coup d’échec encourage certes Vladimir Poutine; il mine surtout le beau fixe relationnel des 78 dernières années entre les USA et l’Arabie Saoudite.
Another BRICS in the Wall(street)
Cette volte-face de l’Arabie Saoudite s’inscrit dans une mouvance anti-américaine lancée par une coalition de pays nommée «BRICS». Cet acronyme signifie «Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud». Pays auxquels semblent vouloir s’ajouter l’Arabie Saoudite, l’Iran, l’Égypte, la Turquie, les Émirats arabes unis, l’Indonésie, l’Argentine, le Mexique et d’autres pays d’Afrique. Et cette mouvance n’est certainement pas étrangère au fait que, depuis 52 ans, les États-Unis ont abusé à souhait de la planche à billets dans leur gestion de la valeur du dollar. L’arme économique qu’est devenu le dollar américain se retourne tranquillement contre son émetteur.
En conclusion…
Donc, oui. Pour répondre à cet animateur de radio, si Bitcoin peut ressembler à de la valeur imaginaire, encore faudrait-il savoir à quelle monnaie d’échange tangible doit-on le comparer? La devise américaine? Elle est encore plus imaginaire que le Bitcoin, depuis 1971, à tout le moins. D’autant plus que plusieurs pays n’y retrouvent plus les propriétés et la confiance escomptés.
Comparer alors Bitcoin à l’or? Peut-être. Puisque les deux ont la même propriété finie : c’est-à-dire la rareté. Il n’y a que 2 piscines olympiques d’or dans le monde; il n’y aura que 21 000 000 de Bitcoins en 2140. Et on connaît avec une assez grande précision combien d’unités seront créées d’ici vendredi, d’ici septembre. D’ici Noël, dans 20 ans.

Si Lavoisier disait «Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme» lorsque venait le temps de contempler notre monde physique fini, force est d’admettre que la représentation abstraite de la valeur qu’on en dégage devrait – elle aussi – être finie. Car un monde aux ressources finies nécessite d’adosser son économie à quelque chose de fini… aussi.
Et si les BRICS en viennent à boycotter avec succès l’argent américain, une question fondamentale survient pour nous tous, occidentaux :
«À quoi adosserai-je ma valeur, lorsque le FIAT américain chutera, délaissé par les pays du BRICS ?»
En guise de réponse, il y aura vraisemblablement 4 choix :
- Le future euro-dollar numérique des occidentaux (CDBC, Digital Euro, FedNow, Unicoin, Universal Money Unit ou UMU, etc.);
- Les monnaies du BRICS adossés au Yuan de la Chine, celles de plusieurs pays orientaux, dont la Russie. Potentiellement un CDBC, renforçant ainsi la surveillance et le contrôle assidu des chinois sur leur peuple… et celui de leurs alliés? (allusion au système de Crédit social);
- L’or, cette valeur refuge historique mais peu malléable, aucunement virtuelle, rare mais insuffisante en quantité et difficile à transporter, à transiger et à sécuriser;
- Ou tout simplement Bitcoin et ses couches accélératrices transactionnelles comme le Lightning Network. Cette monnaie numérique mitoyenne, sans intermédiaire, neutre, ouverte, transparente, sans frontière, et… surtout, résistante à la censure autoritaire. Cette réseve de valeur à 7 macro-transactions par secondes, accélérée à des dizaines de milliers de nano-transactions par seconde (ce nombre est appelé à croître avec l’évolution des ordinateurs personnels et la vitesse d’Internet) grâce à sa deuxième couche «Lightning Network» (encore finalisation de développement).
De ces trois «monnaies imaginaires», hormis l’or qui a prouvé sa légendaire valeur et tangibilité au fil du temps, certains préfèreront une monnaie dont la quantité d’unités sera garantie comme étant limitée, rare; celle qui est infalsifiable, puisque adossée à la puissance irréversible d’une cryptographie en réseau, à l’épreuve de l’ordinateur quantique; celle qui offre une confiance distribuée infaillible comme intermédiaire d’échange incensurable; celle qui n’existe que par l’occurrence d’un travail réel, prouvé, mesurable, énergivore certes utile, surtout; celle qui – dans son univers – conserve invariablement sa valeur comme unité de compte et dont l’inflation de sa masse monétaire prévisible ne représentera jamais plus de 1,8% à 0,4% par année d’ici 2030; allant jusqu’à 0% en 2140. Une déflation planifiée, en phase avec les besoins de décroissance de notre belle planète bleue…
L’avenir nous le dira.
Mais chose certaine : non, Bitcoin n’est pas plus imaginaire que les 0 et les 1 tous blottis dans le même panier, sur un serveur centralisé vulnérable aux hackers; pas plus imaginaire que ces dollars numériques qui – au final – ne sont que la reconnaissance d’une dette envers vous, dans le compte d’une banque qui ne vous appartient pas.


